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Yvan Le Bolloc’h : “ Les cheminots c’était le premier bastion à prendre ”

Yvan Le Bolloc’h : “ Les cheminots c’était le premier bastion à prendre ”
Vous connaissez Yvan Le Bolloc’h l’acteur. Vous ignorez peut-être qu’il est aussi réalisateur et qu’il tourne un documentaire sur le conflit des cheminots, en immersion.
 
Yvan Le Bolloc’h vous a probablement fait sourire au moins une fois dans votre vie, dans Caméra Café ou un autre programme. Il faut dire que ce Breton a des fulgurances qui donnent à ses réparties des allures de bombes intellectuelles : deux ou trois mots bien alignés qui vous explosent la pensée. Pour enchaîner, faut s’accrocher.
 
Mais ce jour de juin, à la terrasse d’un bistrot de Boulogne-Billancourt, on cause d’un sujet sérieux. Yvan Le Bolloc’h s’est attelé à la réalisation d’un documentaire sur les cheminots.
 
Pour la première fois, on a senti l’opinion publique lâcher les cheminots. Comment l’expliquez-vous ?
 
« S’ils avaient gagné, ça aurait été leur victoire à eux, mais s’ils perdent, c’est notre défaite à nous tous, y compris ceux qui ne prennent pas le train et ils sont rares. Neuf Français sur dix habitent à moins de dix kilomètres d’une gare. Cela veut dire que nous avons un maillage territorial plutôt bien fait. Comment a-t-on pu oublier la bataille du fer, les résistants, Pierre Semard, fusillé par les Allemands en 1942, disant à ses camarades : “ Ne trahissez jamais ” ? Comment ? C’est un glissement. Il y a clairement un affaiblissement des consciences que les plus hautes instances de notre pays ont anticipé et sur lequel elles ont misé. Souvenons-nous de la déclaration d’Édouard Philippe : “ Je compte sur les égoïsmes individuels pour tuer la mobilisation (des cheminots) dans l’œuf ”. On voit les fruits au pied de l’arbre, mais cet effondrement du collectif est vraiment patent depuis une dizaine d’années. C’est une succession de renoncements, mais c’est difficile de dire quand exactement tout ça a basculé. »
 
La précarisation est devenue la norme ?
 
« On en est à sept millions de chômeurs. En 1968, c’était 450.000 ! Comme disait Bob Marley, c’est “ The Rat Race ”, la course des rats. Là où on fait tous une erreur, c’est de croire qu’on peut s’en sauver seul. On arrive même à montrer du doigt, à dénoncer comme privilégiés, les salariés qui ont un CDI. On ne dit pas précarité, évidemment. On parle de souplesse, de mobilité, de flexibilité, d’agilité… On a une novlangue pour avaler tout ça. Des euphémismes pour ne pas dire “ en chier des barres ” ou “ déclassement ”. On a même fait rentrer dans le crâne des gens qu’il fallait avoir un comportement raisonnable et se préoccuper de la dette ! »
Le premier de cordée ne grimpe rien sans les suivants ? « Macron n’a jamais fait de montagne ! Une cordée, ça sert à sauver le premier s’il chute ! Mais bon. Macron ou un autre, ça ne change rien. Macron est juste très habile. Des mecs comme ça, on en a tous croisé. Des premiers de la classe qui offrent des fraises à la maîtresse, qui ont toujours tout bien fait, qui ne sont jamais pris à défaut… »
 
Que s’est-il passé dans la tête des Français ?
 
« Avec ma petite sociologie de comptoir, j’essaie de voir à quel moment ça a commencé à merder. Il faut s’interroger sur les valeurs qu’on véhicule : la téléréalité ou l’histoire de la Résistance, Loana ou Jaurès… La télé transmet des valeurs et des émissions où ça n’est pas mal de pousser ton voisin dans l’ornière pour remonter deux ou trois places dans le classement. Du Loft à Hanouna, ils ont fait un sacré boulot ! J’en ai fait des conneries à la télé, mais on a toujours tout fait pour qu’il y ait du sens et du panache. Mais bon, on parle un peu comme des vieux cons, là. Il existe aujourd’hui toute une génération d’humoristes qui font un excellent travail. »
 
Cette réforme du rail, c’est l’effondrement du modèle construit à la libération entre gaullistes, communistes et syndicats ?
 
« Les syndicalistes sont tombés dans le système. On ne va pas dire qu’ils se sont embourgeoisés, mais il y a un peu de ça. Pouvoir s’acheter un appartement ou une maison… La propriété, c’est la ruine de l’engagement politique ! »
 
Les cheminots parlent-ils de trahison syndicale ?
 
« Oui ! Ils le reconnaissent. Ils le disent eux-mêmes. »
 
Est-ce qu’ils peuvent se radicaliser ?
 
« Ça n’est pas la radicalisation que je redoute : c’est la transformation de la SNCF en champ de mines. »
 
Quel est le danger ?
 
« Nous ne nous sommes pas tous rendu compte que la SNCF, c’est un poumon, ça irrigue le territoire, ça permet d’aller à l’école ou au lycée, d’aller dans les services publics éloignés. »
 
C’est d’ailleurs un vrai paradoxe : la mobilité, la fluidité, c’est un des moteurs du marché : un gouvernement libéral devrait la préserver…
 
« Oui, sans parler de la dimension environnementale, du brassage social… »
 
Mais alors, quelles sont les valeurs portées par la majorité ?
 
« Cette génération Macron ne porte pas de valeurs. Quand on regarde cette majorité, on s’interroge. C’est quoi leur projet de société ? C’est vraiment le chacun pour soi. Faut se mettre à la place des défenseurs des animaux, des retraités ou des handicapés qui ont voté Macron ! Et des écologistes ! Hulot doit avaler son chapeau, puis le bureau et la photocopieuse chaque matin en arrivant au ministère ! »
 
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans votre observation de ce conflit cheminot ?
 
« Ce que j’ai vu, au jour le jour, c’est non pas l’investissement, car c’est un mot de banquier, mais le don des syndicalistes, qu’ils soient de Sud-Rail ou de la Cégète. Et aussi des non-syndiqués qui ont fait grève. C’est vraiment une leçon pour moi – et j’espère que ça passera à travers le film – de dignité. Faut bien se dire une chose : ce n’est pas pour eux. Quand t’as la cinquantaine et que tu te mets en grève, ça n’est pas pour toi. Tu sais que tu l’auras, ta retraite. C’est pour ceux qui arrivent. C’est pour maintenir un degré d’exigence dans le statut des cheminots. Ce statut, c’est la garantie. Celle d’une formation qui te permet de prendre et d’assumer des décisions qui concernent la sécurité des usagers. Si un train n’est pas en état de rouler, c’est ce statut qui te permet de prendre la décision de l’empêcher de rouler. Demain, des mecs te diront que ça peut rouler quand même, parce qu’ils sont là pour faire du blé et que la sécurité, ça passe après. L’ordre de rouler sera donné par quelqu’un qui n’a pas le statut. Et on ira à la catastrophe. »
 
Pourquoi les cheminots ?
 
« L’idée de ce documentaire, qu’on tourne en fonds propres avec mon fils, Livio, et Maxime Carsel, m’est venue quand Édouard Philippe a annoncé la réforme. Je me suis dit qu’on pouvait remplacer cheminot par pompiers, par infirmières ou par instit’. Mais non. C’était les cheminots. S’attaquer aux plus âpres, aux plus syndiqués, à ceux qui sont très fiers de leur métier et de leur outil de travail, c’est une posture de combat. Les cheminots, c’était le premier bastion à prendre pour que tous les autres tombent sans opposer de résistance. »

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